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Interview :Choukri Ben Ayed, sociologue.

samedi 17 août 2002

Relations famille/école

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L’attitude des parents à l’égard de l’école a-t-elle changé ?

Elle a changé dans le sens où les parents portent un intérêt beaucoup plus important sur l’école, sur le titre scolaire et son impératif, intérêt qui transcende les différences entre les classes sociales et concerne l’ensemble des familles. Cela produit des paradoxes car jamais les familles populaires n’ont porté autant d’intérêt à l’école et jamais on a autant parlé en même temps de leur désintérêt, voire de leur désinvestissement.On peut observer deux phénomènes. D’une part, cet intérêt n’est pas accompagné de moyens d’intervention sur l’école et surtout de moyens d’accompagnement de la scolarité et d’autre part, il peut se traduire par des moyens d’intervention des familles plus efficaces sur l’école, notamment sur des procédures d’évitement de certains collèges.Il se creuse alors des écarts importants entre les familles qui ont des possibilités d’intervention et celles qui n’ont plus elles, que la possibilité de porter un intérêt, même symbolique sur l’école, et de subir des scolarisations forcées dans des aires scolaires de relégation. On peut donc voir la modification des attitudes des parents à travers deux franges : une frange qu’on peut qualifier de "consommateurs d’école" et une autre qu’on qualifierait plutôt "d’usagers du système éducatif" mais laissée à la marge tant que des politiques de régulation des migrations dans les établissements scolaires ne seront pas plus affirmées.

L’Education Nationale laisserait donc se développer ce genre de pratiques ?

Elle est préoccupée par cette question et passe de périodes d’expérimentation, assouplissement ou durcissement de la carte scolaire, à d’autres périodes que je ne qualifierai pas de laisser faire mais plutôt de situations qui lui échappent.En même temps, elle est devant une difficulté qui est de répondre aux attentes de plus en plus fortes des parents qui demandent en fait une école efficace.Donc dans l’impossibilité d’unifier sur l’ensemble du territoire des écoles efficaces, implicitement, on pourrait faire l’hypothèse que quelque part on ait envie de laisser les familles choisir les établissements qui leur conviennent le mieux.On a vu néanmoins dans des textes ministériels récents, notamment dans la relance de la politique des ZEP, la volonté affirmée du ministère d’éviter les migrations des élèves entre les établissements puisqu’ils prennent conscience des phénomènes de ghéttoïsation. Mais ce qui est proposé en termes de mesure pour éviter ces migrations est de renforcer dans ces établissements dits de relégation des pôles d’excellence qui ne font en fait que reporter à l’intérieur même de l’établissement les phénomènes de ségrégation qu’on observait jusqu’alors qu’entre les établissements scolaires.D’où, il reste une interrogation : est-ce que le projet de l’école pour tous demeure toujours réalité et est-ce que l’école pour tous peut toujours s’entendre dans l’affirmation d’une école unique, avec des offres scolaires uniques, ou est-ce que l’école pour tous sous-entend clairement un "compartimentage", une adaptation subtile de l’école aux diversités de ses élèves.Est-ce qu’on a renoncé ou est-ce que l’on souhaite réellement continuer à porter le projet de l’école pour tous, unifiée, dans les mêmes conditions de scolarisation ?

Peut-on espérer une amélioration des rapports entre l’institution scolaire et ses usagers et passer d’une logique d’affrontement à celle de complémentarité ?

Une telle amélioration ne peut pas s’entendre de manière complètement détachée des questions de "production " de l’école en terme de résultats scolaires. Ce qui cristallise les conflits entre le monde enseignant et les familles, est cet échec de l’école à faire réussir le plus grand nombre et surtout à scolariser le plus grand nombre dans les meilleures conditions possibles et en particulier dans des conditions de relations pédagogiques qui soient acceptables pour l’ensemble.Or il n’y aura pas de modification notable des relations entre l’école et ses usagers, le monde extérieur, tant qu’elle ne se saura pas trouver les moyens d’être plus efficace et de limiter, on pourrait dire au moins les échecs les plus graves, ceux qui correspondent par exemple aux sorties sans qualification, et au mieux les échecs peut-être les moins bruyants, mais qui ont tout autant d’importance pour les familles qui les vivent.Les conflits sont donc moins liés systématiquement à ce qu’on appelle des distances culturelles, même si ça y participe, et plus à l’enjeu de l’école qui est de faire réussir.Ils sont liés au fait que les familles sont en attente de résultats de l’institution scolaire, qui est que leur enfant à le droit comme tout autre enfant, de réussir et à avoir également autant de chances de réussite que les autres. Autrement dit, les familles, les parents prennent au pied de la lettre l’orientation officielle de l’école qui est l’égalité des chances et l’égalité des chances d’apprendre.

Peut-on tirer des enseignements des différentes expériences menées dans le domaine des relations familles/école ?

Les relations entre les familles et l’école dans ces dlspositifs se nivellent voire se pacifient, voire deviennent chaleureuses, mais l’explication de ces phénomènes ne tient pas à une logique, on va dire de formation des personnels qui portent ces dispositifs, mais plutôt à des logiques individuelles liées au hasard de l’implication de l’enseignant dans des formations, dans des lectures personnelles, dans ce qui concoure à modifier ses catégories mentales de perception des familles. Ils montrent donc leur vertu mais en même temps leurs limites, ce qui pose la question : Est-ce que la relation entre les familles et l’école doit être laissée à l’aléa de dispositions personnelles des enseignants ou au contraire est-ce qu’elle ne doit pas faire l’objet, par l’école elle-même, d’une rationalisation du regard porté sur les familles, d’une meilleure compréhension des familles elles-mêmes.L’autre limite de ces dispositifs, est qu’ils modifient peut-être les marges de l’école, les rapports humains dans l’école mais ne modifient pas radicalement les résultats scolaires des élèves, les performances scolaires qu’on peut attendre. Par conséquent, ils accompagnent la démarche éducative mais tant qu’ils ne se traduisent pas par une implication et des modifications pédagogiques et éducatives substantielles, ils restent voués à être efficaces peut-être en marge de l’école, mais à ne pas modifier radicalement le fonctionnement actuel de l’institution scolaire.La réussite scolaire des enfants n’est donc pas forcément liée a l’implication des parents ?L’implication des parents à l’école peut être souhaitable dans le sens d’un accrolssement des relations humaines entre l’institution scolaire et les parents.Par contre elle est très discutable si on la pense comme étant un facteur de réussite scolaire.Aucun travail sociologique n’a montré de corrélation entre l’investissement scolaire des parents et la réussite scolaire de l’enfant. On observe par contre, que la réussite de l’enfant se présente comme un terrain propice à une implication scolaire des parents. Ce qui conduit à un amalgame du sens de la relation ; c’est parce que l’enfant réussit que les parents peuvent s’impliquer et d’ailleurs l’expression même de la réussite scolaire de l’enfant manifeste le fait que les parents, qui du coup s’investissent, ne sont pas tout à fait comparable, sur des variables assez fines, sur le plan de leur position sociale, de leur rapport à la culture, avec les enfants qui connaissent de très graves échecs et dont on appelle de ses vÏux une implication beaucoup plus importante des parents.

L’idée de démission des parents est largement répandue, notamment dans le milieu enseignant. Est-elle avérée ?

Cette idée a fait l’objet de recherches, notamment en sociologie, l’une des plus significative étant celle de Bernard Lahire. Elle montre que la démission parentale est un mythe et qu’en réalité, toutes les familles portent un intérêt à l’école, ne serait-ce que symbolique. En revanche elles ne sont pas toutes à même de manifester une implication dans l’école ou dans le travail scolaire de l’enfant qui corresponde aux catégories à travers lesquelles se construisent les attendus professoraux. Il y a donc manifestation d’un intérêt porté à l’école mais pas intelligible par les enseignants eux-mêmes puisqu’elle s’inscrit dans une autre logique. D’autre part, B. Lahire propose une idée de bon sens en disant que la démission suppose un acte volontaire. On ne pourrait alors comprendre comment des familles souhaiteraient d’un point de vue volontariste, s’auto-exclure du système éducatif, hypothéquer l’avenir social et scolaire de leur enfant en se désengageant totalement de l’école. On observe que toutes les familles portent un intérêt à l’école mais qu’en revanche elles disposent de peu de ressources pour établir un accompagnement, une aide scolaire effective, à l’enfant. Par conséquent, ce qu’exprime ces familles, c’est qu’elles souhaitent faire confiance à l’école, faire confiance aux enseignants et déléguer à l’école, qui est entre parenthèse chargée de le faire officiellement, sa mission d’enseigner, de réguler les difficultés de l’enfant, puisque pour ces familles, seule l’école, est percue comme étant en mesure de le faire et pas elles.

Que serait-il souhaitable de porter pour ouvrir des perspectives progressistes dans ce domaine ?

Il serait souhaitable à mon avis de continuer à porter cette réflexion. Elle pourrait se traduire dans les faits par la demande d’une meilleure connaissance des différents milieux sociaux, que vous puissiez également disposer d’outils pour mieux conna"tre les significations des engagements mais aussi des désengagements des familles et sur un autre plan, de demander des conditions d’aménagement, de disponibilités, de possibilité d’écoute, peut-être plus intimistes au sein de l’école que dans le cadre de réunions officielles afin que la parole des parents et la relation puissent s’établir sur un mode moins conflictuel, sur un mode qui n’est pas systématiquement celui de l’urgence et sur un mode plus pacifié.Néanmoins il ne faut jamais perdre de vue que ce qui préoccupe les parents et les enseignants est la réussite scolaire des enfants et que dans la mesure où nous savons que l’implication des parents n’est qu’un effet indirect de ce qui pourrait induire une forme de réussite scolaire, il me semble que les demandes que l’on pourrait faire à l’école, seraient qu’elle soit plus performante, plus significative en terme de transformation pédagogique et surtout en terme d’accompagnement des enseignants sur les transformations pédagogiquesqu’on attend d’eux, soit par le biais d’une formation initiale encore plus performante, ou par le biais d’une formation continue, inscrite dans la durée des modifications des pratiques des enseignants et pourquoi pas, par le biais d’un accompagnement qui aurait pour objet de ne pas isoler l’enseignant dans son innovation mais plutôt de l’accompagner vers une modification de ses pratiques.

propos recueillis par Christian Caye

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