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La curiosité est-elle un vilain défaut ?

notes de la conférence de Serge Boimare à l’université d’automne du SNUipp à Lalonde 2005

lundi 24 octobre 2005, par SNUipp 89

Psycho et enseignement...

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Notes de conférence non relues par l’auteur

On sait que la curiosité est un point d’appui, un des moteurs principaux de la motivation. Mais certains de nos élèves arrivent en classe avec une curiosité qui n’est pas récupérable en classe, pas « sublimée ». Comment faire travailler la grammaire, les mathématiques à des élèves qui s’intéressent à la sexualité, à la violence, c’est un défi sans cesse renouvelé pour le pédagogue. Pour moi, c’est en combattant cet évitement de penser de l’élève qu’on doit chercher la solution, pour ces 10 à 15% d’élèves qui de tous temps ont posé problème à l’école.
Certains enfants nous arrivent, à l’école, avec des compétences psychiques qui ne sont pas suffisantes pour affronter la contrainte de la situation d’apprentissage : affronter un moment de doutes, ses propres manques, des règles formelles. Dès la moyenne section de la maternelle, on voit des élèves qui n’ont pas assez d’autonomie, d’estime d’eux-mêmes pour supporter la frustration. Ils vont donc chercher à retrouver leur équilibre personnel en cherchant à éviter de penser, ce qui va évidemment nous poser des problèmes, en tant qu’enseignant.

Portraits d’élèves

Djamel connaît par cœur la liste des footballeurs professionnels, leur salaire déclaré et même le niveau des dessous de table. Karine collectionne tous les articles de journaux de la Star’Ac qu’elle classe, organise avec soin. Kevin peut réciter par cœur les pages du livre des records consacrés au corps humain. Pourtant, tous les trois, élèves de 4e, sont en échec scolaire massif, ne maîtrisent pas les savoirs fondamentaux, n’accordent pas le verbe et leur sujet, s’opposent à leur professeur et refusent de rendre tout travail écrit.
Comment se fait-il que des jeunes qui sont vifs et éveillés se bloquent devant des savoirs qui seraient largement à leur portée ? Pourquoi cette mémoire dont-ils font preuve par ailleurs n’est pas récupérable pour les savoirs scolaires ? Pourquoi cette curiosité s’exerce sur des sujets futiles sans pouvoir se reporter au moins sur une matière des programmes ?

Renoncer à être le plus beau...

Si nous cherchions à comprendre le fonctionnement intellectuel de ses jeunes gens, nous devrions être en mesure de trouver des propositions à mettre en œuvre en classe. Nous comprenons que cette curiosité n’a pas réussi à décoller des préoccupations primaires : comment être le plus beau, le plus riche, le plus regardé, être dans la jouissance permanente et ne pas connaître le manque ? Les trois collégiens n’ont pas besoin de détour par le réflexion, ils n’ont pas besoin d’élaborer. Au contraire, ils ont besoin de voir, d’entendre, dans un plaisir immédiat, qui comble l’immédiateté, en restant compatibles avec leurs rêves de grandeur et leurs illusions, qui les protègent psychologiquement.

Au contraire, les professeurs veulent les entraîner vers autre chose : les savoirs des programmes de 4e. Ils leur demandent d’affronter le doute, de se confronter à leurs insuffisances, en leur imposant des règles incontournables. S’ils entrent dans le jeu, ils doivent accepter de ne plus être les plus beaux et affronter l’inquiétude et le malaise devant une situation qui remet en cause un équilibre précaire, fondé sur l’évitement de penser.
Le déséquilibre normal de celui qui est confronté à un nouveau savoir à incorporer leur est inacceptable, parce que prenant des proportions excessives. Ils ne mobilisent pas leurs capacités intellectuelles pour réduire la tension, qui se transforme très vite en auto-dévalorisation ou en impression de persécution... : « J’ai jamais réussi ça... C’est trop dur pour moi... Ton exercice est pourri... On m’a mal expliqué... C’est du bidon... »
Comme ils ne savent pas traiter, ils vont chercher à s’en débarrasser : passage à l’acte, entrée dans l’inhibition, conformisme. S’ils ne se débarrassent pas de ce sentiment, ils pourraient évoluer jusqu’à un profond malaise identitaire, de vide intérieur, d’abandon, encore plus destructeurs.

« C’est pour les gonzesses » : un bouclier de protection très puissant

Donc, le travail intellectuel risque pour eux d’être dangereux, réservé aux faibles, féminisant : « C’est pour les bouffons, les intellos, les gonzesses ». La peur d’apprendre peut être arrêtée par les troubles du comportement, la phobie du temps de suspension à laquelle on cherche a échapper par tous les artifices possibles (aller au toilettes, taquiner le voisin...). Ils vont aussi renforcer cette « curiosité primaire » : voyeurisme, mégalomanie... Les jeux vidéo en sont l’activité de support emblématique. Le circuit est alors bouclé, refermé sur lui-même, interdisant tout retour possible à la pensée.
C’est ce scénario qui fabrique 10 à 12% « d’intouchables » dans les collèges, qui sortiront de l’école sans maîtriser les savoirs fondamentaux.

Alors, que faire ? Lire des histoires et les faire parler, tous les jours !

Je préconise de leur lire des histoires, une heure par jour, et de les faire parler, une heure par jour.
Malgré son caractère provocateur, je pense que ce nourrissage culturel, assuré par cette lecture quotidienne pendant des années, et cet entraînement du fonctionnement intellectuel permet d’espère relancer cette machine à penser qu’ils ont inhibée. Je pense que ce type de réponse réglerait 2/3 des difficultés devant les apprentissages. Je pense qu’il est une erreur de chercher vers des entraînements répétés ce qui doit être installé du côté de la capacité à faire des images, des représentations assez fiables, assez riches, assez souples pour accéder au sens des savoirs que nous leurs proposant, tout en supportant la remise en cause qu’elle induit nécessairement.

Faire le tri
Encore faut-il repérer deux catégories différentes : entre ceux qui ont besoin de combler des lacunes ou d’avoir des stratégies pour apprendre, et ceux qui ne s’autorisent plus à penser, les réponses n’ont rien à voir. Même en rééducation individuelle, ceux de la seconde catégorie continuent de chercher tous les évitements par des attitudes de fuite ou de refus. Ne faire que de la « remédiation » serait risquer de renforcer encore plus leur inquiétude.
On cherche toujours à les mettre à l’écart. C’est plus sécurisant pour l’enseignant. Mais c’est toujours, de fait, les limiter, contribuer à les rendre bêtes ou en opposition. Il faut que ces peurs qui les dérèglent deviennent des appuis pour la pensée.

Trois points d’appui pour l’action en classe

Grâce à la Culture, en mettant du général sur ce qui est vécu comme individuel : contes, mythes, histoire(s), poésies peuvent y contribuer de manière puissante, pour mettre de nouvelles images avec des mots, des figures identificatoires un peu plus riches que celles des jeux vidéos ou des héros de la télé-réalité.

Contrairement à ce qu’on pense peut-être, cette pédagogie n’a rien de révolutionnaire ni de psychanalyse appliquée. Je crois que ça fait partie d’une réflexion que doivent mener les enseigants : une pédagogie qui retrouve les trois points d’appuis que précisent tous les pédagogues depuis l’Antiquité :

-  intéresser. Ca paraît banal de banal, mais.. aller aux sources de la curiosité n’est pas toujours très familier. Pourtant, la Culture permet d’entrer dans la sexualité, le voyeurisme, avec un filet. Par contre, entrer dans les histoires de familles ou de quartier risque de me mettre, en tant qu’enseignant, très mal à l’aise

-  nourrir. Beaucoup d’entre-eux sont très démunis sur le plan culturel, même s’ils ne sont pas les seuls. Une de nos missions, et je ne vois pas comment faire autrement, est de es nourrir. Un moment de classe centré sur « qu’est-ce que tu as fait hier » me semble souvent d’une extrême pauvreté, tant pour l’expression que pour la classe. La Culture va permettre de figurer ce qui inquiète, de fabriquer des images qui vont progressivement dénouer les peurs.

-  Créer de l’énigme, faire advenir de la question. On sait qu’en pédagogie, on doit avoir fait germer la question avant d’amener le savoir. On sait que 3 élèves sur 4 peuvent s’en dispenser, parce qu’ils ont été suffisamment préparés par leur famille... Mais pour le dernier quart... c’est la classe qui est leur seul espace pour y accéder. En partant des grandes préoccupations humaines des mythologies, on va relancer la machine à penser, élargir la curiosité primaire avec l’aide de la Culture.

C’est utile autant pour les enfants que pour les enseignants, pour nous ressourcer, maintenir notre curiosité psychique et notre ressort.... Mais aussi pour trouver le message qui nous permet de nous adresser à toute la classe, malgré son hétérogénéité : c’est le groupe qui permet d’apprendre ensemble, c’est la parole qui permet d’étayer la pensée.

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