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Syndicat National Unitaire des Instituteurs PEGC et Professeurs des écoles

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Université d’Automne du SNUipp, Bombannes (33), oct. 2002

Identité professionnelle et polyvalence des maîtres du primaire

Viviane Bouysse, DESCO

samedi 26 octobre 2002, par Patrick Picard

Le système scolaire

Attention, cet article est ancien. N'hésitez pas à vous adresser à la section pour vous assurer que les renseignements qui y figurent sont toujours valables.

La polyvalence a toujours été un problème, est-elle toujours un projet ? Nous avons tendance à penser que ça va de soi alors que personne ne l’a vraiment décidé, pensé.

L’usage fait du terme "polyvalence" est plus "stratégique" que théorique.

Quand on parle de polyvalence, on a en tête la polyvalence disciplinaire (enseigner toutes les disciplines). Il faudrait plutôt parler d’omnivalence (le prof de latin grec est aussi polyvalent).

L’enseignant du premier degré fait de l’enseignement, mais aussi de l’administration (directeur), de l’éducation, de la documentation… alors que dans le second degré les fonctions sont séparées.

Cette "polyvalence" est mise en tension. Le conflit des directeurs d’école en est une illustration, la place des aides-éducteurs ("division" du travail) une autre. Ces évolutions ont une grande importance pour l’identité professionnelle

Histoire de la notion depuis 1830

J’ai travaillé sur 850 textes. Plusieurs grandes périodes :

- avant les années 1960, on ne trouve pas trace du mot "polyvalence". Ce qui a de l’importance, c’est "l’unicité" du maître, constante depuis Guizot et Duruy. ("le tout en un" qui sait tout). En 1866, Duruy parle du "missionnaire de toutes les idées utiles et saines" pour justifier d’ajouter des notions sur l’agriculture (influence et exemplarité du maître hors l’école). Ferdinand Buisson en 1881, au congrès pédagogique : "c’est là votre dignité. Ne pas rester "les manœuvres de l’alphabet" pour devenir des éducateurs", au delà des savoirs-faire du lire-écrire- compter.

- je n’ai trouvé le terme "polyvalent", dans un texte officiel sur la formation, qu’en 1972, même s’il est déjà utilisé depuis une dizaine d’année dans les discours sur l’éducation. Les Ecoles Normales ne pouvant plus entretenir la pratique de tous les champs disciplinaires depuis la seconde, elles n’ont que l’année de formation professionnelle pour faire acquérir la polyvalence.

- La période des années 60 (accès progressif des élèves au second degré) change forcément ce que doit faire l’école primaire : non plus préparer le certificat d’étude, mais préparer l’entrée en sixième ("vous serez jugé sur le niveau de vos élèves en maths et français"). Les autres disciplines sont du coup secondaires, puisqu’on aura du temps pour faire ces matières au collège…

- La polyvalence arrive dans le discours après l’idée de "bivalent" des PEGC, le "monovalent" de l’agrégé. La hiérarchie s’installe dans les années 60. C’est dans les textes sur l’EPS ou les arts qu’on cite le plus souvent la notion de polyvalence. C’est Beullac en 79 qui le premier présente l’idée d’une "polyvalence d’équipe". De nombreuses forces s’allient pour faire échouer le projet, dont l’Inspection générale (voir numéro des Amis de Sèvres (CIEP), 1982, l’Instituteur aujourd’hui)

- dans les années 90, on arrive à un usage plus prescriptive de la notion de polyvalence. L’essor des "projets", de la "politique de la ville" amène l’entre de nombreux intervenants extérieurs dans les classes, Mais l’institution y met le hola, et demande que les enseignants "se réapproprient leur polyvalence". C’est un discours souvent normatif, peu explicité ni justifié. Dans les années 90, l’élévation du recrutement des enseignants du 1er degré amène-t-elle une réduction de la polyvalence ?

De quoi l’enseignant du premier degré est-il spécialiste ?

"Il sait enseigner des choses simples à des enfants jeunes" me disait un jour un Inspecteur général !

Historiquement, la polyvalence allait jusqu’à la gestion de l’hétérogénéité (classes uniques entre 20 et 50). Les mêmes enseignements ont toujours été délaissés (EPS, musique, art). On le constate dans les textes officiels de cette époque qui insistent fortement là-dessus. Certains échanges de services existent (Alain, en 1932, brocarde les instits qui "promènent Jeanne d’Arc et Bayard de classe en classe").

En 1874, le ministère se soucie de faire rentrer dans les EN des professeurs de lycée. Les premiers à s’en insurger sont les directeurs d’EN, mais certains soulignent l’intérêt qu’il y aurait pour les disciplines "pas comme les autres" qui "exigent des aptitudes" (chant, éducation physique, dessin ou langues vivantes).

A la fin des années 60, la création des conseillers pédagogiques spécialisés en EPS, arts, musique montre la difficulté à ce que ces disciplines soient enseignés.

Ce ne sont pas les nouvelles modalités des recrutement qui a fait reculer un mythique "âge d’or" de la polyvalence. Mieux vaudrait réfléchir à "comment faire" plutôt qu’à "il faut que".

La réduction de polyvalence s’observe aussi du côté des responsabilités extra-scolaires (secrétarire de mairie, directeur de colo… disparaissent).

On recentre les missions sur l’acte d’enseigner. La demande de l’institution est de plus en plus forte. On passe d’une logique de "restitution" à une logique de "compréhension" des élèves, cela suppose d’autres approches pédagogiques, une sophistication des démarches qui rend plus complexe encore la polyvalence.

Ne pas négliger…
Dans certains domaines, il peut y avoir concurrence entre enseignants et "intervenants extérieurs" devenus de vrais professionnels de l’enseignement de leur discipline (Jeunesse et Sport, professionnel de la Culture). Dans une période où on insiste sur les "pratiques", le monopole des enseignants est peut-être remis en cause ("si on enlève les intervenants, que restera-t-il ?"

Le rôle des collectivités locales est important, à un moment où on parle davantage de décentralisation.

La polyvalence peut-elle être un projet ?

Pourquoi tiendrait-on encore à des maîtres polyvalents ? Quelques idée "reçues" à regarder de près… :

- r especter la globalité de l’enfant jeune. (à quel âge accepte-t-on de ne plus le regarder comme global ?)
- avoir le souci du "développement harmonieux ?
- vertu exemplaire du maître-modèle-référence ?
- ce n’est pas au moment où le lycée et le collège cherche à retrouver de l’interdisciplinarité qu’il fait casser votre beau moule

Mais est-on sûr que ces modèles soient pertinents ? Si le même maître fait toutes les disciplines, en quoi cela aide-t-il l’élève à prendre conscience des disciplines ? Tous les arguments ci-dessus doivent donc être pris en compte, mais mis en débat de manière critique.

Aux éléments d’intérêt pour la polyvalence, on peut ajouter (dit Roland Goigoux) :
- faire classe (sa classe), projets, aventure collective. Conduire les séquences, les invariants professionnels entre disciplines sont forts.
- maître du temps (en opposition au morcellement du temps des intervenants multiples) à condition que l’enfant ait droit à tous les enseignement qu’on lui promet….

Ces "arguments de pédagogie générale" doivent être réhabilités. Se former, c’est avant tout apprendre à "faire classe" et à "faire équipe". La forme dans laquelle on a mis la formation ne nous pré-contraint pas à surévaluer l’entrée disciplinaire ?

A quelle condition ?

- Penser la formation en fonction de la polyvalence, penser mieux le ’cœur de métier’, - comment former à certaines disciplines ("il y a ce qui s’apprend par cœur et ce qui s’apprend par corps". Comment former à ça ? Jusqu’ou "scientificiser’ sans perdre la mesure du possible dans la classe ?
- Former à la polyvalence, oui, même si le maître ne prend pas tout en charge.
- Différencier la "culture de polyvalent" même si son exercice est limité de fait par les échanges de services.
- Approfondir la réflexion sur la polyvalence d’équipe (et aussi en zone rurale : 60% des écoles ont au maximum 4 classes)
- Ne pas esquiver qu’on est encore dans des conditions isolées de l’exercice du métier. Les pratiques de co-animation, de co-enseignement sont rares…

Ne limitons pas la réflexion sur la polyvalence à l’exercice pédagogique. Faut-il que le directeur soit un enseignant ? Quelle place occupent les aides-éducateurs ? Ils ont fait émerger d’autres formes possibles d’organisation de l’école
"100 ans de passé ne garantissent pas 100 ans d’avenir" disait un directeur des écoles. Les attentes sociales changent (nouvelles disciplines enseignées). Il faut s’en servir pour poser de nouvelles questions…

Citation à méditer

 :
Puisqu’on ne peut être universel en sachant tout ce qui peut se savoir sur tout, i lfaut savoir un peu de tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d’une chose ; cette universalité est la plus belle" Pascal

Commentaire du rédacteur de ces notes : quelle que soit l’envie qu’on ait d’interroger la polyvalence, on ne peut faire l’économie d’inscrire cet examen du temps passé à "trouver des machins pour que le temps se passe".
Se poser la question (ou non) de la polyvalence, de sa réduction, de l’organisation du temps de l’école impose de se poser la question de ce qui se passe dans la classe, des projets qu’on mène, seul ou ensemble, pour entrer dans le SENS de ce qui organise le métier (pourquoi on est là)

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