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Université d’Automne du SNUipp, Bombannes (33), oct. 2002

Serge Boismare, psychologue : "Médiation culturelle, moyen contre l’échec scolaire ?"

samedi 26 octobre 2002, par Eric Apffel

Psycho et enseignement...

Attention, cet article est ancien. N'hésitez pas à vous adresser à la section pour vous assurer que les renseignements qui y figurent sont toujours valables.

J’ai été touché de savoir que M. Ferry s’inquiétait que 150000 jeunes sortent chaque année de l’école sans qualification, que le noyau dur de l’échec scolaire n’arrive pas à être réduit…Il se demandait s’il ne fallait pas trouver d’autres pistes pour éviter ces conséquences dramatiques (découragement, incivilité, illettrisme, insertion dans le monde du travail…).
S’en inquiéter, c’est bien… Mais pourquoi des résultats si limités ?

Quelques hypothèses…

Nous faisons semblant de ne pas nous apercevoir que nos élèves n’ont pas les qualités psychiques nécessaires pour supporter les contraintes de l’apprentissage, faire la différence entre :
- ceux qui sont en difficultés par défaut d’aménagements techniques (rythmes, aide…)
- ceux qui font tout pour ne pas apprendre, même s’ils prétendent le contraire, parce que les contraintes de l’apprentissage remettent en cause l’équilibre qu’ils se sont construit depuis le plus jeune âge, : éviter la frustration.

Nous proposons à ces deux groupes le même type de pédagogie, en nous aveuglant : elle convient bien aux premiers, mais pas aux seconds. Ne pas le reconnaître, c’est faire basculer la relation pédagogique dans le malentendu (source de souffrance, puis objet d’attaque et de rejet, malentendu sur la relation d’aide qui finit par devenir, pour l’enfant, simple "prise de tête".).
Nous avons tous à gagner à reconnaître cette situation paradoxale, y compris pour échapper à notre angoisse, face au malaise et au désarroi des élèves face à ce qu’on leur propose.

Remédier ?

Quand on regarde les "remédiations" proposées, on n’a l’impression que la non-prise en compte de cette dimension du "refus" empêche de modifier le traitement et l’organisation pédagogique. La raison n’est pas à chercher trop loin : nous ne savons plus quoi faire en arrivant à ce constat.

Notre désarroi devant une difficulté "psychologique" nous emmène sur un terrain mal balisé (qui peut être celui du psychologue, de l’éducateur) et nous fait plutôt chercher à être plus "pointu" sur le terrain de l’entraînement, des apports méthodologiques, alors qu’avec ces élèves cela ne pourra servir à rien car il ne sera même pas possible de le mettre en œuvre.
Omme l’histoire du gars qui cherche ses clefs sous le lampadaire :"Pourquoi les cherches-tu là ? Tu es sûr que tu les as perdues ici ? Non, mais c’est le seul endroit où il y a de la lumière…"

Pourtant, le repérage de ces questions peut être simple :
- comment transmettre un message à ceux qui ne m’écoutent pas ?
- que dois-je faire avec ces élèves qui ramènent tout à leur problème ?
- comment accompagner ceux qui sont toujours en recherche de conflit ?
- que dire à ceux qui s’auto-dévalorisent lorsqu’ils ne connaissent pas la réponse à la question posée ?

Je ne veux plus gâcher mon énergie à appliquer des recettes qui conviennent à d’autres, je préfère renforcer la "colonne vertébrale" psychique.

Des peurs archaïques devant l’incertitude du nouveau

Face aux apprentissages, ces enfants voient se réveiller des peurs, souvent en relation avec leurs premières expériences éducatives, qui les empêchent d’apprendre. Ils fuient, par tous les moyens, les moments où il faut se mettre en position de recherche, la solitude et l’idée du manque qui va avec. Ils n’acceptent d’accéder à la connaissance que s’ils y accèdent dans l’immédiateté, construisant des connaissances qui passent uniquement par le "voir" et par "l’entendre". Ils refusent les réaménagements de ce qu’ils croyaient savoir…

Face à ses enfants, six heures par jour, et qu’on souhaite les faire accéder au travail de pensée, il suffit de les observer pour comprendre que derrière leur comportement et leur rigidité mentale et la pauvreté de leur stratégie cognitive, ce sont bien des inquiétudes fortes qui les mènent, dès que nous pointons leurs insuffisances. Et c’est alors que nous avons toutes les raisons de ne plus supporter ce qui se passe, de perdre notre sérénité.

Les inquiétudes de ces élèves sont de deux ordres :
- les craintes archaïques (que l’on retrouve toujours dans les échecs sévères, souvent liés à l’inadaptation à la maternelle)
- les inquiétudes identitaires, parfois plus spectaculaires, mais moins graves que les premières.

Est-ce dramatiser l’échec solaire ?
Non, car ne pas maîtriser les savoirs, prendre le chemin de l’illettrisme, c’est grave. Elles engagent l’ensemble de la personnalité. On connaît les effets limités des "remédiations"

Comment le traiter en classe ?

Traiter avec l’intime ne fait pas partie du rôle de pédagogue, semble ne pas faire partie de sa mission. Pourtant, c’est à nous d’apporter l’aide nécessaire pour ré-élaborer et figurer ces inquiétudes qui leur viennent face aux apprentissages. Il ne faut plus ignorer les angoisses, mais réussir à les inclure dans un thème qui les contiendra, qui offrira d’autres issues que l’excitation ou l’inhibition. Nous sommes condamnés à le faire, en utilisant une médiation culturelle pour présenter les savoirs.

La médiation culturelle
Notre culture est pleine de ses interrogations fondamentales, que ce soit dans la littérature, l’art, les sciences ou la politique. Elles peuvent servir pour aider nos élèves à dépasser leurs angoisses, à trouver des modèles identificatoires. Pourquoi devrais-je laisser la place aux "héros modernes" sans peur et sans reproche qui sont les seuls à leur être soumis dans les média et les jeux vidéo.

Re-présenter l’histoire de l’Homme…
Avec les non-lecteurs, je n’ai rien trouvé de mieux que de leur parler des textes mythologiques qui montrent cette bataille permanente de l’Homme pour canaliser ses pulsions, le mettre au service de la connaissance, poser des question fortes.

Exemple : dans l’histoire d’Hésiode, est-ce que l’abus de pouvoir, le désir dévorant vont conduire le monde ? Le monde de la mythologie démarre mal : parricide, inceste… Heureusement, la loi va s’instaurer, la nuit amène le jour, le bien se différencie du mal, les limites permettent d’imaginer un après…
L’écart qu’elles permettent dans le temps, dans l’espace, aide l’enfant de ne plus être paralysé par son monde intérieur. Si ces inquiétudes sont levées, élargies, je sais qu’une souplesse nouvelle autorisera à l’élève le décollage vers le sens, un peu plus de sécurité pour ne pas rester agrippé à la forme comme une bouée de secours…

Je sais que ce détour peut paraître excessif, je ne dis pas qu’il ne puisse pas aussi être utile de prendre en compte les problèmes pratiques de ces élèves, leur vécu riche d’expérience présumée "motivante".
Mais il faut aussi les aider à se réconcilier ave l’exercice de penser, sans lequel rien ne sera possible.
Affronter ce déséquilibre de la situation d’apprentissage, c’est le rôle majeur de la médiation culturelle, qui offre les meilleurs chances de respecter les 3 règles d’or de la pédagogie auprès de élèves en difficulté :

- Donner à ces élèves un sentiment d’appartenance au groupe,
- Faire germer la question avant de donner la réponse, transformer la question singulière en question générale.
- Offrir l’image d’un adulte qui a du plaisir avec le fonctionnement de sa pensée. La médiation culturelle est aussi un encouragement pour l’enseignant.

- 
Il faut pour cela des lieux de réflexion, du temps pour réfléchir ensemble, une créativité et un esprit d’équipe indispensable…


Mon sentiment

Serge Boismare redonne une dimension au métier. Il a en effet insisté pour dire que ce travail devait et pouvait être fait par les enseignants des classes, sans qu’il soit nécessaire qu’ils deviennent psychologues.

Ainsi, le spécialiste de l’enseignement, pour tous les élèves, c’est l’enseignant. Même pour les plus en difficulté !

Le "remédiateur" à l’échec scolaire, ce n’est pas les docteurs, l’orthophoniste où que sais-je encore. C’est l’enseignant !

Et d’ailleurs, il n’y aura rien à remédier pour les élèves ayant ce profil, si on arrive à mettre ces pratiques en oeuvre, les outils restant à inventer.

Et les docteurs retrouveront leur vrai travail : s’occuper des élèves malades, ceux qui ont une vraie déficience pathologique.
On peut même rêver de voir des enseignants à la télé lors des émissions sur l’échec scolaire.

Eric

Messages

  • Un article est paru dans le Télérama du 18 juin 2003 où Serge Boismare mentionne Héraclès.
    De quel ouvrage s’agit-il ?
    Merci de me transmettre les coordonnées.

  • Bonjour Monsieur,

    Je voulais simplement savoir si vous avez une théorie spécifique à propos de la solitude. Pour la simple et bonne raison que nous devons réaliser un travail sur la solitude présente chez les jeunes : nous devons trouver des "références théoriques" (des psychologues)

    Si vous savez quelque chose à propos de cette "théorie", veuillez m’en imformer le plus tot possible

    D’avance merci

    Sophie

  • Je viens de lire votre article et il m’a vivement intéressé puisque je suis la maman d’un jeune garçon qui ne peux ou ne veux pas apprendre. Il est plutôt intelligent mais tout semble se "diluer" dès que l’on va faire un "travail scolaire".

    La contrainte de l’apprentissage est visiblement douloureuse pour lui.

    Cependant votre article m’a laissé un gout amer comme tout ce que j’ai lu sur ce type de phénomène, le problème est bien décelé et dans votre texte bien cerné mais comme toujours quant arrive la fin du texte aucune solution n’est proposée, aucun piste pour sortir de l’engrenage.

    Et revoilà les parents bien avertis sur le problème sans l’ombre d’une solution.

    La maman de Raphi

  • Tout d’abord bonjour, je me présente SYLVIE et je viens de terminer la lecture de votre livre "l’enfant et la peur d’apprendre" et je dois dire que ce livre est déroutant de vérité j’ai eu l’impression de me retrouver petite fille parmi les didier, georges, et autres conparses, mais voila nous étions dans les années 70 ! j’ai donc trainé de classe en classe redoublant pour la forme, mal orientée vers un B.E.P que j’ai loupé ..... Bref heureusement j’étais plutôt jolie et curieusement j’avais accroché avec l’anglais à la perfection . Cela m’a permis d’être une hôtesse bilingue (bien qu’n rupture scolaire, mes frères et soeurs ont tous de bons diplômes dans une famille de cadre moyen il fallait une exception qui confirme la règle ! Mais à 39 ans je revisite ma conscience car au fond je ne supporte rien de nouveau chaque petit livret qui accompagne le moindre appareil ménagé me donne des sueurs froides ! Je contourne tout et n’en fait qu’à ma tête pour mon plus grand malheur et le pire c’est que ma fille de 9 ans semble prendre le même chemin Mon mari est fils d’enseignants et avait 2 ans d’avance lui , sa soeur et son frère sont ingénieurs diplômés et il est consterné par les résultats médiocres de notre fille qu’il n’hésite pas à aider scolairement plus d’une heure par jour.
    Depuis 6 mois nous la faisons suivre par une psychomotricienne. Peut-elle réellement faire avancer les choses ? merci de vos conseils

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